GUYANE : LE FAR WEST FRANCAIS

La région de Maripasoula

La soif de l'or et ses conséquences: insécurité,violences, agresssions,tortures,
fusillades
,  meurtres,intimidation  de la presse, violation de la loi,impuissance de l'état sans parler de la pollution des fleuves et l'empoisonnement des populations surtout amérindiennes.



 Source  des articles suivants:  Action Santé environnement   Action Santé Environnement (qui  a repris des articles  parus dans:  Le Monde, Le Monde Diplomatique, Blada (journal de Kourou), France Guyane, Libération,  Ecologie les Verts, RSF (Reporters sans Frontières, RFI (Radio France Internationale) Journal France-Guyane).

Les forces de l'ordre prises en chasse par des garimpeiros

Pierre ROSSOVICH France-Guyane 12.03.2010




 1-Maripasoula: Zone de non droit



RFI :Frédéric  Farine : le 10/11/2006 

 
 

  Maripasoula: une zone de non-droit entre deux rives : l' AFFAIRE  Isaïas Souza Santos et Agostinho Rodrigues Pereira,

                     Armand Moussa et Soupé Poïté, deux orpailleurs français de Maripasoula ont été jugés par défaut mercredi à Cayenne pour enlèvement, tortures, actes de barbarie, vol et assassinat à l’encontre de deux ressortissants Brésiliens, dont l’un a perdu la vie. Les deux accusés ne se sont pas présentés à leur procès en cour d’assises où le ministère public avait requis la réclusion à perpétuité pour Poïté. Ce dernier a finalement été acquitté, Moussa étant sanctionné de trois ans de prison ferme pour «vol de papiers d’identité». Un verdict d’une surprenante clémence pour des accusés visiblement récidivistes. Le procureur de la République fait appel

                                                                                        De notre correspondant à Cayenne
                  «C’est le procès de l’absence d’Etat de droit à Maripasoula», confiait René Kerhousse, l’avocat de la partie civile, la veille du procès. «J’espère que mon client viendra», indiquait pour sa part Emile Tshefu, l’avocat de l’un des deux accusés, Armand Moussa, ajoutant : «il nie les faits». Mercredi, à l’entame du procès, Me Tshefu a finalement renoncé à plaider. Les deux accusés ne sont pas venus. Le plaignant, Isaïs Souza Santos, non plus. «Cela m’inquiète, je n’ai plus de nouvelles de lui, alors qu’il a suivi la procédure jusqu’à son terme mi 2005», glissait peu avant l’audience son avocat.
Un homme est mort
Les faits remontent aux 25 janvier 2001. Ce jour là vers 17 heures, Isaïas Souza Santos et Agostinho Rodrigues Pereira, deux Brésiliens, accostent en pirogue à Maripasoula, une commune du Sud-Ouest guyanais, enclavée entre fleuve et forêt, à la frontière du Surinam. «A Maripasoula, les deux hommes suivent volontairement un groupe de Boschs, des Noirs marrons surinamais [sic] qui proposent de leur trouver du travail au Surinam», assure à la barre le gendarme Philippe Amiet, qui a entendu, le 2 février 2001 à l’hôpital de Cayenne, un Isaïas Souza «très diminué». La veille, ce dernier avait donné une toute autre version à deux journalistes venus à son chevet, expliquant qu’à peine arrivé dans un commerce de Maripasoula avec son compagnon de 61 ans «Maranhao» (le surnom de Pereira), les deux Brésiliens avaient été interpellés par un groupe d’hommes qui leur avaient confisqué leurs papiers avant de les contraindre à embarquer sur une pirogue.
Classée sans suite le 21 mai 2001, l’enquête est relancée par une plainte du Brésilien Isaïas Souza en juillet 2001. L’instruction repart. Selon son témoignage, lu à l’audience, les deux Brésiliens, à peine arrivés à Maripasoula sont abordés dans un magasin par des individus qui leur auraient lancé: «ici la police c’est nous», avant de les délester de leurs biens (les menottant, selon certains témoignages) et de les séquestrer. Selon l’arrêt de renvoi, Soupé Poïté, le second accusé a été identifié par plusieurs témoins à Maripasoula comme membre d’un groupe de «quatre Blacks, deux devant, deux derrière, encadrant deux Brésiliens et se dirigeant vers le fleuve».
Les deux Brésiliens sont emmenés en pirogue, sur une rive inhabitée du Surinam (en pleine forêt), passés à tabac, ligotés à un arbre et abandonnés avec plusieurs balles dans les jambes. Ils parviennent à ronger leurs liens mais Pereira décède. Isaïas Souza passe 4 jours seul en forêt avant d’être secouru par deux piroguiers moyennant la promesse de 30 grammes d’or. Il est emmené par hélicoptère à l’hôpital de Cayenne, où «son incapacité de travail sera évaluée à 9 mois», note le président de la cour.
Des récidivistes saute-frontières qui se jouent de la justice française
Mercredi, il a été rappelé à l’audience quIsaïas Souza a affirmé avoir revu plus tard et identifié celui qui avait «contrôlé puis confisqué» ses papiers à Maripasoula en 2001, Armand Moussa. Et cela, le 18 juin 2002, alors qu’il assistait à Cayenne au procès de quatre orpailleurs de Maripasoula accusés d’avoir séquestré et torturé pendant 4 jours, en novembre 2000, un chercheur d’or brésilien qu’ils soupçonnaient d’être mêlé à un braquage sur un site aurifère. Confronté à Souza, Moussa nie alors les faits. Dans l’affaire de 2000, Moussa avait été condamné à 5 ans de prison ferme avec les trois autres prévenus parmi lesquels, déjà, Soupé Poïté absent à l’audience.
Dans l’affaire d’enlèvement du 25 janvier 2001, l’arrêt de renvoi présente Soupé Poïté comme «le chef de la sécurité» d’un patron orpailleur de Maripasoula, Jean Bena. Le 28 mars 2006, ce dernier a été condamné par défaut à deux ans de prison ferme pour exploitation aurifère illégale. Il s’est depuis réfugié dans sa propriété de Métal, au Surinam… à 20 minutes de pirogue de Maripasoula. Dans l’enquête sur l’enlèvement de 2001, l’un de ses employés brésiliens de Métal affirme avoir surpris une conversation radio fin janvier 2001 entre «Keni» un autre employé de Bena et Soupé Poïté, dans laquelle Poïté se vante de l’assassinat de deux Brésiliens. Selon ce témoignage Jean Bena aurait aussi entendu cette conversation et interdit à Poïté de se rendre à Maripasoula.
«C’était une pratique courante des gens de Métal de prendre le passeport des Brésiliens qui travaillaient pour eux», a lâché un ancien gendarme de Maripasoula cité à l’audience mercredi. «Le groupe armé de Bena faisait régner la terreur avec la bénédiction des autorités au nom de la protection de sites aurifères le plus souvent illégaux», affirme de son côté maître René Kerhousse, l’avocat de la partie civile, ajoutant que «Poïté venait d’être impliqué en décembre 2000 dans le meurtre d’une grand-mère amérindienne dont la maison avait été mitraillée à Maripasoula par une bande armée et en treillis ! ». Une troisième affaire dans laquelle l’expertise balistique avait révélé la présence de balles tirées par des armes de guerre. En outre, il apparaît qu’en 1999, ce même Poïté avait été condamné par contumace à 7 ans de prison pour le viol aggravé d’une Brésilienne. Un crime commis à Maripasoula en 1997.
Des orpailleurs brésiliens asservis en Guyane
Mercredi, Me Kerhousse a réclamé 50 000 euros de dommages et intérêts pour Isaïs Souza: «un miraculé, un religieux qui croit en l’homme et qui venait à Maripasoula pour la première fois de sa vie», plaide-t-il. «C’est une affaire épouvantable ! Savez-vous que ce dossier a fait l’objet d’une question au Parlement brésilien sur la situation d’orpailleurs de ce pays réduits à l’esclavage en Guyane», renchérit l’avocat général Jean-Francis Créon en s’adressant à la cour avant de requérir «la perpétuité pour M. Poïté dont la société doit se protéger (…) 3 ans ferme pour M. Moussa pour vol de papiers car, si je ne dis pas qu’il n’est pas coupable du reste, je n’en ai pas la preuve».
Après une courte délibération, les trois juges professionnels ont acquitté Soupé Poïté et condamné Armand Moussa à 3 ans ferme «pour vols de papiers des 2 victimes» et 2500 euros d’amende dont 1500 de frais de procédure. Abasourdi, le vice-procureur Créon a demandé au président Bernard Picou de répéter l’énoncé du verdict. Trois heures plus tard, le procureur général de Fort de France (Martinique) a fait appel de l’ensemble des décisions civiles et pénales rendues à l’issue de ce procès.

                                                                                           
AFP  et SITE http://www.ool.fr


 
Deux patrons orpailleur guyanais condamnés à 10 ans ferme et à perpétuité CAYENNE, 6 nov 2007 (AFP) -
Deux patrons orpailleurs guyanais, jugés pour enlèvements, tortures et actes de barbarie sur deux ressortissants brésiliens, ayant provoqué la mort de l'un d'entre eux, ont été condamnés, lundi soir, par défaut, à dix ans ferme et à la réclusion criminelle à perpétuité par la cour d'appel de Cayenne, a constaté l'AFP.
L'avocat général Jean-Paul Arnoux a évoqué dans son réquisitoire des "actes de xénophobie et d'extermination", se disant "indigné et dégoûté par les faits" avant de requérir la perpétuité à l'encontre de Soupé Poïté et vngt ans à l'encontre d'Armand Moussa, "qui a participé à l'action et savait ce qui allait se passer pour ces gens".

France-Guyane du vendredi 16 mai, page 2

 

Fusillade à Maripasoula

Le 11 décembre 2000,  une nouvelle étape dans le processus d'intimidation est franchie à Maripasoula : au cours de la soirée, un groupe de six individus en treillis tire des rafales de mitraillette vers deux maisons : celle d'un vendeur d'or brésilien et celle d'une famille amérindienne originaire de la Waki (Pays Wayana). Les enfants en réchappent de justesse, mais la grand-mère est touchée mortellement. Des témoins ont identifié des orpailleurs locaux parmi les tireurs. Depuis, un homme de la communauté bushinengue s'est accusé du méfait. Il est défendu par Me Marcault-Dérouard, l'un des plus habiles avocats du barreau de Cayenne, qui fut le défenseur d'Antoine Abienso, l'ancien maire." (Le Monde 7/7/2001) (1)

"… nuit du 11 au 12 décembre 2000. Les témoins parlent de cinq ou six hommes "vêtus de treillis militaires de camouflage" décidés à exécuter "une expédition punitive" contre des Brésiliens.
Des coups de feu ont été tirés dans plusieurs maisons et des balles ont traversé les murs de bois. Lors de cette fusillade, un homme a été blessé au pied. Joséphine Mathurine atteinte d'une balle, succombait de sa blessure quelques heures plus tard. Amoïsso Kido s'est livré aux gendarmes sous la pression de son employeur, Jean Bena, affirmant avoir agi seul en état d'ivresse. Il reconnaissait aussi avoir de sérieux différents avec les ressortissants brésiliens.
La personne avec laquelle il voulait régler des comptes était désignée comme un piroguier ayant transporté des Brésiliens. Ces derniers étaient accusés d'avoir attaqué le site de Dorlin, le 23 novembre. La cuisinière du site avait été tuée ce jour là ainsi qu'un des agresseurs, de nationalité brésilienne".


  
 2-L'affaire frédéric FARINE : Négation de la liberté de la presse:un                                                               journaliste agressé 
                                                                                               

Reporters sans frontière

© Reporters sans frontières 2003

15.05.2003 - Reporters sans frontières choquée par l’agression d’un journaliste

Reporters sans frontières est "choquée" par l’agression du journaliste Frédéric Farine par Jean Bena, un important patron orpailleur.

"Cette agression est malheureusement l’aboutissement d’une longue suite de menaces reçues par le journaliste. L’orpaillage est devenu un sujet délicat pour ceux qui se risquent à dénoncer les pratiques en cours dans ce milieu, dont le recours à la torture. Qu’on en soit arrivé là sur le territoire français est proprement choquant et inadmissible. L’agresseur doit être sévèrement sanctionné", a déclaré Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières, dans une lettre adressée à Ange Mancini, le préfet de la Guyane.

L’organisation a demandé à M. Mancini à être tenue informée des avancées de l’enquête ouverte à la suite de la plainte déposée par Frédéric Farine. Elle a également demandé des explications sur le comportement des policiers qui n’ont pas interpellé l’agresseur. Enfin, Reporters sans frontières a demandé au préfet d’étudier avec le journaliste les éventuelles mesures de protection qui seraient nécessaires pour garantir sa sécurité.

Selon des informations recueillies par Reporters sans frontières, Frédéric Farine a été violemment agressé par le patron orpailleur Jean Bena, le 14 mai 2003 en début d’après-midi, alors qu’il couvrait pour la chaîne de télévision RFO Guyane le procès pour assassinat d’un ancien employé de ce dernier. D’après un collègue, Frédéric Farine a été insulté et a reçu une dizaine de gifles et de coups de poing de son agresseur, visiblement hors de lui. Ce dernier reprochait au journaliste d’avoir cité son nom dans un reportage. Deux policiers à moto ont assisté à la scène sans intervenir. L’agression a pris fin après l’intervention de policiers en civils qui ont maitrisé Jean Bena sans même l’interpeller. D’après Frédéric Farine, ils le tutoyaient en lui disant : "Jean, calme-toi".

Le journaliste a immédiatement porté plainte pour "violences volontaires et menaces de mort". Informé par la police que son agresseur rôdait dans le quartier, il n’a pu quitter les lieux qu’une fois accompagné de son rédacteur en chef venu le chercher au commissariat.

Avec Laurent Marot, correspondant en Guyane du quotidien Le Monde, Frédéric Farine est connu pour ses articles sur les violences dans le milieu de l’orpaillage. Les deux journalistes figurent dans le dernier rapport annuel de Reporters sans frontières dont voici un extrait :

Le 1er juillet 2002, Frédéric Farine, correspondant du quotidien français La Croix et de Radio France Internationale (RFI), est accusé de "pédophilie" et de "détournement de mineurs" par deux membres de la Fédération des organisations minières de Guyane (FEDOMG) au cours d’une conférence de presse à Cayenne. Frédéric Farine est connu pour ses enquêtes sur les milieux de l’orpaillage. Trois jours avant la conférence de presse, dans un article intitulé "Travail forcé sur le Maroni [Centre-Ouest]", il avait rapporté le témoignage de Brésiliens accusant un patron orpailleur, Jean Bena, de les avoir contraints au travail forcé après leur avoir confisqué leur passeport. Le 18 juin, il avait couvert, pour Radio Caraïbes International (RCI), Radio France Internationale et www.rfi.fr, le procès de quatre orpailleurs de Maripasoula (frontière du Surinam) condamnés à cinq ans de prison pour avoir torturé un chercheur d’or brésilien. En juillet 2001, il avait également cosigné avec Laurent Marot, correspondant du quotidien français Le Monde, un reportage dénonçant l’existence de "quasi-milices" des patrons de l’orpaillage "qui font régner la terreur dans la région" et l’attitude des autorités à leur égard. Depuis, Laurent Marot et Frédéric Farine avaient reçu des menaces à plusieurs reprises. Un proche de Jean Bena a prévenu le correspondant du Monde : "Vous êtes les premiers sur la liste". Selon Laurent Marot, en février 2002, suite à la diffusion sur Radio Guyane d’un nouveau reportage sur l’orpaillage, Joseph "Popo" Machine, un autre patron orpailleur, l’avait appelé : "Marot, tu devrais t’intéresser à d’autres choses que l’orpaillage à Maripasoula. On en a assez de toi. Fais bien attention." Un mois plus tard, le même orpailleur le met en garde : "Comme Farine, tu nous emmerdes avec tes reportages. On va s’occuper de toi."

Reporters sans frontières défend les journalistes emprisonnés et la liberté de la presse dans le monde. L'organisation compte neuf sections nationales (Allemagne, Autriche, Belgique, Canada, Espagne, France, Italie, Suède et Suisse), des représentations à Bangkok, Londres, New York, Tokyo et Washington, et plus de 120 correspondants dans le monde.
                                                                                 

Le Monde 16 Avril 2003
 

  En Guyane, des journalistes sont menacés de mort :

              "Frédéric Farine est journaliste pigiste en Guyane. Il collabore régulièrement à la station de Radio France outre-mer (RFO), et réalise aussi des correspondances pour le quotidien La Croix et Radio France internationale (RFI). Mercredi 14 mai, il a été attaqué, frappé au visage et au cou, à la sortie du tribunal de Cayenne, où il suivait un procès d'assises.     Son agression, commise par un patron orpailleur, Jean Béna, bien connu sur la place, a suscité la "profonde indignation " du club de la presse local, qui y voit une pression "visant à empêcher un journaliste d'exercer sa profession". "Qu'on en soit arrivé là sur le territoire français est proprement choquant et inadmissible. L'agresseur doit être sévèrement sanctionné", a aussitôt déclaré Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF), dans une lettre adressée à Ange Mancini, le préfet du département de la Guyane.      En juillet 2001, Frédéric Farine et Laurent Marot, le correspondant du Monde en Guyane, ont signé ensemble dans les pages Horizons du quotidien une longue enquête sur Maripasoula, la capitale de l'orpaillage le long du fleuve Maroni, à la frontière du Surinam. "On y passe à tabac, on y torture, on y tue", écrivent-ils alors en détaillant les pratiques les plus féroces commises à l'encontre des chercheurs d'or brésiliens ou surinamiens, souvent clandestins, qui viennent vendre leur travail aux puissants orpailleurs locaux. Au moindre incident, qu'ils soient accusés de vol ou qu'ils réclament simplement leur salaire, ils ont affaire aux "quasi- milices"locales. "De dérive en dérive, un ordre pararépublicain s'est installé dans (cette) zone", affirment-ils encore, en s'interrogeant sur le rôle de l'Etat français dans cette situation créée depuis dix ans par la ruée vers l'or.


Le Monde 17 Avril 2003
 

EXPÉDITION PUNITIVE

              Christophe Marquand, leur rédacteur en chef à la radio de RFO, rapporte que MM. Marot et Farine ont reçu des menaces à la suite de leurs différents reportages sur Maripasoula.

Le procès d'assises que suivait M. Farine mercredi concernait donc encore ce dossier. Le prévenu est accusé d'avoir participé à une fusillade qui avait grièvement blessé un Brésilien et causé la mort d'une grand-mère en décembre 2000. Cet homme était à l'époque employé d'un des plus gros orpailleurs de Maripasoula, M. Béna. Des témoins ont reconnu plusieurs des auteurs de cette expédition punitive. Selon le rapport d'instruction, M. Béna aurait prié avec insistance l'accusé de se présenter à la gendarmerie. C'est pour avoir rapporté cet élément à la radio, en présentant la session d'assises, que M. Farine a déclenché l'ire de cet orpailleur. Le journaliste a porté plainte pour violences volontaires et menaces de mort. Martine Valo. 

                                                                                         


      Blada Octobre 2004 (Journal de Kourou)
                                                                                              

UN PROCÈS POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE EN GUYANE   

Lundi 11 octobre  2004 se déroulait à Cayenne le procès en appel du journaliste Frédéric Farine contre l’orpailleur Jean Bena.

Un procès exemplaire puisqu’il s’agissait de pressions exercées sur un journaliste dans le cadre de ses fonctions. Ce procès n’a pourtant fait l’objet que d’une brève sur les ondes de radio et télé Guyane, malgré la présence d’un journaliste de RFO radio qui a visiblement réalisé plusieurs  interviews sur place.
Condamné en première instance, Jean Bena avait fait appel de cette décision, et comme en première instance, l’orpailleur était absent de l’audience.

Un nouveau témoin

Un nouveau témoin se présente ce lundi 11 octobre. Il s’agit d’un employé du Parc Naturel Régional qui a assisté à une partie de la scène depuis le balcon du PNR. Attiré par les cris, il était venu au balcon : "Béna criait" dit-il "J’ai vu deux baffes données par Monsieur Bena", dit le témoin, "Farine ne ripostait pas, il essayait de protéger son appareil photo".

Les circonstances

Frédéric Farine rappelle les circonstances : il sortait de la première matinée d’un procès pour meurtre à l’arme de guerre à Maripasoula, qu’il avait couvert pour RFO. Au cours de ce procès, rappelle Farine, l’ordonnance de mise en accusation de l’accusé précisait qu’il habitait au village Métal de Jean Bena, rive surinamaise (à 15 minutes de pirogue de Maripasoula), et qu’il s’était dénoncé sur l’insistance de Jean Béna, son employeur. C’est notamment d’avoir relaté ce fait sur RFO qui semble avoir déclenché la fureur de Jean Bena ce jour-là. Cité en qualité de témoin, Jean Bena ne se présentera pas à l’audience mais, accompagné d’un individu, agressera Frédéric Farine sur les marches du Palais juste après le procès, sous les yeux de son confrère Laurent Marot.

Frédéric Farine rappelle les paroles, entrecoupées de menaces, proférées par Jean Béna lors de son agression : "Pourquoi tu écris autant d’articles sur moi ? Pourtant je ne te dois pas d’argent ! A partir de maintenant, c’est fini, tu arrêtes d’écrire sur moi !". 

Frédéric Farine conclut : "Depuis cette affaire, peut-être que l’intimidation a marché, parce que je n’ai plus écrit une ligne sur ce dossier."

Les faits sont simples

Pour Me Ewstifeieff (avocat de RFO), "les faits sont extrêmement simples", il s’agit de faire taire Frédéric Farine. "Jean Béna n’a jamais engagé la moindre action en diffamation publique contre Frédéric Farine alors qu’il l’a fait contre plusieurs autres journalistes "(1), dit l’avocate qui demande la confirmation du premier jugement.

A moins qu’on ne veuille cadenasser ce pays !

Me Lingibé (avocat du Syndicat National des Journalistes) redonne la définition juridique du terme de journaliste : "Sont journalistes au sens de l’article L761-2, ceux qui apportent une collaboration intellectuelle et personnelle à une publication périodique en vue de l’information des lecteurs, peu important qu’une carte professionnelle leur ait été remise". Me Lingibé précise que 2/3 de la profession est composée de pigistes et verse au dossier les statuts du SNJ déjà produits en première instance. 

Me Lingibé cite un texte très fort de la Cour européenne des droits de l’homme sur la liberté d’expression : 

(..) La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels de pareille société, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun. (..) elle vaut non seulement pour les "informations" ou "idées" accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’est pas de "société démocratique". (...). (2)

"A moins qu’on ne veuille cadenasser ce pays !" s’exclame Me Lingibé dans sa conclusion.

Le Ministère public demande confirmation de la condamnation. En première instance, Jean Bena avait été condamné à 4 mois de prison avec sursis, assortis de 3000 euros d’amende.

Le violent, c’est Farine !

Me Duhamel, l’avocate de l’accusé Jean Bena, intervient en dernier, comme il est de règle. Venue de Fort-de-France pour défendre ce dossier, l’avocate précise d’emblée que Jean Bena, cet homme d’origine bushinengé, père de 14 enfants, est un modèle de réussite pour sa communauté, mais qu’il a été "présenté comme tortionnaire, criminel, malfaiteur dans des articles particulièrement durs et tendancieux". "On s’interroge encore sur le fait que je le représente", poursuit-elle, "il a été obligé d’aller chercher de l’aide à l’extérieur, il fallait un autre regard sur ce dossier". Pour Me Duhamel,  "on peut dire que Bena a été jugé sans avocat" en première instance. (Un propos qui va bien faire plaisir à Me Lama, le talentueux avocat de la première heure.) Me Duhamel s’exclame : "Le violent, c’est Farine, c’est Marot l’être violent !".

Me Duhamel revient aux Bushinengé à qui "on a laissé des miettes, parce qu’on a tout laissé aux multinationales" et s’étonne du fait que Jean Bena ait été cité à un procès comme étant l’employeur de l’accusé (le procès dont sortait Frédéric Farine au moment de l’agression, l’accusé ayant été défini comme un employé de Jean Bena, tantôt comme chasseur, tantôt comme agent de sécurité). Jean Béna, dit Me Duhamel "a des vigiles comme tous les supermarchés, il ne fait pas, lui, d’opérations anaconda, il protège". Elle évoque six plaintes pour diffamation déposées par Jean Bena et cite à plusieurs reprises internet pour expliquer que l’image de son client a été ternie dans le monde entier. "Ces plaintes ont toutes été rejetées pour vice de procédure " souligne-t-elle.(3) Me Duhamel reprend : "Le journalisme peut être une méthode fascisante pour détruire une famille. C’est une prise de position politique de détruire le Bushinengé. S’il [Farine] avait été un vrai journaliste, il n’aurait pas fait ça !"

Pour Me Duhamel "Bena est un homme d’une honnêteté rare" qui a subi une "torture morale". En s’appuyant sur le témoignage d’un agent témoin de la fin de l’agression (la dernière gifle) et qui n’est pas intervenu, considérant qu’il s’agissait "de faits de nature contraventionnelle", elle conteste les coups de poing reçus par Farine, parce que, dit-elle "un coup de poing de Jean Béna l’aurait assommé". "Monsieur Farine est un homme redoutable", poursuit Me Duhamel, "il l’a cherché !". Elle demande à la cour de "tenir compte de la personnalité de cette personne qui a poussé à bout ce père de famille". "Béna est une figure authentique de l’orpaillage, il a montré que même si on n’est pas allé à l’école on peut réussir, C’est une démarche pour disqualifier ce peuple". Pour Me Duhamel, son client a été "sali, traîné dans la boue, par Monsieur Farine".

Le jugement a été mis en délibéré au 22 novembre 2004.

Hors sujet

A aucun moment il ne sera question au cours du procès du fait que Jean Bena est actuellement sous le coup d’un mandat d’arrêt délivré par un juge d’instruction du parquet de Cayenne à des fins de mise en examen pour exploitation irrégulière, travail dissimulé, aide au séjour irrégulier d’étrangers, faits de contrebande et détention d’armes de 2ème catégorie, et que plusieurs plaintes ont été déposées contre Jean Bena, au Brésil et en Guyane, par ses anciens employés clandestins.

                                                     
Par Frédéric Farine, Cayenne paru le 2006-03-30 La Méduse
  Patron guyanais condamné pour orpaillage illégal
Absent au procès, le patron orpailleur guyanais Jean Bena, a été condamné à deux ans de prison ferme.
Il a aussi été condamné à 30 000 euros d'amende, mardi 28 mars, par le tribunal de Cayenne, pour exploitation aurifère illicite, travail dissimulé, contrebande de marchandise et aide au séjour irrégulier.

La compagne de Jean Bena , mise en examen le 27 mai 2004 pour recel de biens émanant des activités illégales de l'orpailleur, a pour sa part, été relaxée. Jean Bena était poursuivi pour avoir exploité de début 2001 à fin juin 2003 plusieurs chantiers aurifères sans autorisation dans le sud-ouest guyanais à Maripasoula, commune de 18000 km carrés, enclavée entre fleuve et forêt à la frontière du Surinam.

Les poursuites concernaient principalement une mine illégale exploitant l'or primaire sans autorisation à Dorlin (commune de Maripasoula) au pied de la montagne Nivrée sur un permis de recherche d'une filiale de la multinationale Guyanor. Sur cette mine de Dorlin, le 24 juin 2003, lors d'une opération Anaconda, les gendarmes avaient trouvé 19 ouvriers, près de 3 kilos d'or, du matériel d'orpaillage avant de dynamiter la mine et de détruire notamment une pelle mécanique, des quads, des broyeurs, des moteurs, des groupes électrogènes et une dizaine de carbets.

Selon le journal France- Guyane du 28 juin 2003, des géologues, s'étant rendu sur les lieux, auraient estimé que cette mine illégale avait traité 500 000 tonnes de terre et de roche pour une production largement supérieure à 500 kilos d'or. Jean Bena en fuite, s'est réfugié depuis début 2004, dans sa propriété de Métal, un domaine agricole sur la rive surinamaise du Maroni, à 20 minutes de pirogue du bourg de Maripasoula.

Fin 2004, Jean Bena avait déjà écopé de 2 mois de prison avec sursis, pour avoir agressé, le 14 mai 2003, en plein jour, un journaliste devant le tribunal de Cayenne. Ce journaliste couvrait pour RFO (Réseau France Outre-mer) le procès en assise d'un agent de sécurité du patron orpailleur, Amoïssio Kido, condamné ce jour là à 10 ans de prison ferme, pour meurtre commis à l'arme de guerre.


                                                    En complément :attitude de la préfecture de Cayenne envers Frédéric Farine

France-Guyane du 22 Septembre 2004

 
 

  FRANCE - GUYANE - 22 septembre 2004 - Reporters Sans Frontières demande des explications sur la discrimination exercée par la Préfecture à l’égard d’un journaliste.

Reporters sans frontières s’est inquiétée du refus de la préfecture de Cayenne de permettre au journaliste Frédéric Farine de suivre la visite du ministre de l’Outre-mer, Brigitte Girardin, en déplacement en Guyane.

"Notre organisation s’inquiète de la discrimination dont semble être victime Frédéric Farine de la part de vos services", a déclaré l’organisation dans une lettre adressée à Ange Mancini, préfet de Guyane. "Les explications fournies par Daniel Josserand-Jaillet, votre directeur de cabinet, sont battues en brèche par les témoignages de plusieurs journalistes. C’est pourquoi nous vous demandons d’apporter des éclaircissements sur les raisons qui ont conduit à refuser à M. Farine le droit de couvrir l’un des déplacements de Madame Girardin", a demandé Reporters sans frontières.

"Vous écrivez constamment des choses déplaisantes sur les services préfectoraux, je ne vous inscris pas"

Le 16 septembre 2004, Frédéric Farine, correspondant en Guyane du site Internet de Radio France Internationale (RFI), s’est vu refuser le droit d’accompagner le ministre de l’Outre-Mer, le 18 septembre, sur une opération de destruction de sites clandestins d’orpaillage dans le sud du département (opération Anaconda). "Vous écrivez constamment des choses déplaisantes sur les services préfectoraux, je ne vous inscris pas sur les listes de journalistes pour la visite de madame Girardin", aurait répondu Daniel Josserand-Jaillet, directeur de cabinet du préfet, à Frédéric Farine quand il a demandé à pouvoir monter à bord de l’hélicoptère militaire mis à la disposition de la presse.

Contacté dans l’après-midi du 16 septembre par Laurent Marot, correspondant du quotiden Le Monde en Guyane, le directeur de cabinet aurait confirmé que Frédéric Farine avait été exclu en raison de son "comportement outrecuidant" et de ses "articles déplaisants" envers les services préfectoraux. "Tous les services ont pour instruction de ne pas communiquer avec lui", aurait-il précisé au journaliste. Un journaliste qui écoutait la conversation aux côtés de Laurent Marot confirme son témoignage.

Dans une conversation téléphonique avec Reporters sans frontières le 22 septembre, Daniel Josserand-Jaillet a démenti avoir invoqué des "articles déplaisants" pour opposer un refus à la demande de Frédéric Farine. "L’hélicoptère était plein et prêt depuis une dizaine de jours. Or, M. Farine a appelé deux jours avant", a-t-il expliqué à l’organisation. "Il s’est effectivement montré outrecuidant en exigeant d’être pris à bord au motif qu’il était un contribuable qui payait ses impôts", a-t-il ajouté. Frédéric Farine dément, pour sa part, avoir tenu ces propos à M. Jaillet : " Je lui ai dit que je prenais acte de sa décision" indique le journaliste.

Alexandre Rozga, de l’Agence France-Presse (AFP), qui avait contacté les services préfectoraux le même jour que Frédéric Farine, s’était entendu répondre qu’une place était disponible et ne l’avait finalement pas prise. Denis Vannier, de la chaîne de télévision locale ACG, et Jocelyne Elgouach, de la chaîne RFO, qui sont montés dans l’hélicoptère militaire mis à la disposition de la presse le 18 septembre, affirment qu’une place était libre. Présent sur le lieu de départ de l’hélicoptère, Frédéric Farine n’a pas été admis à bord pour autant.

Dans le numéro de juillet 2004 du mensuel Menmomag, ce dernier avait publié une enquête sur la délivrance présumée frauduleuse de titres de séjour par la préfecture de Cayenne. Frédéric Farine est également connu pour ses articles sur les violences dans le milieu de l’orpaillage

 3-Article paru dans Le Monde Diplomatique :Maurice Lemoine février 2001
           
  

( Maurice Lemoine est journaliste et rédacteur en chef du Monde diplomatique, auteur et voyageur engagé.La situation latino-américaine est un de ses sujets de prédilection), "Or <<sang>> contre or vert en Guyane française"


En Août 1994 :
            Première alerte à Dorlin, lorsque deux frères refusent de payer deux Brésiliens.
Ceux-ci, atteints de paludisme,demandaient à aller se faire soigner à Maripasoula. « Ils piquent les fusils de leurs patrons, les tuent et s’enfuient dans les bois. » Gros émoi. Les victimes orpaillaient avec deux pompes appartenant au maire de Maripasouda (M. Antoine Abienso, à l’époque ), l’un d’eux était chef d’équipe au département. « Dès que la nouvelle arrive à la bourgade, se déclenche une ignoble ratonnade, un lynchage, une chasse ethnique aux Brésiliens. »

            En catastrophe, ces derniers repassent la frontière. Seulement l’orpaillage ne peut se passer de leurs bras. Six mois plus tard, ils sont à nouveau les bienvenus. Dans la forêt, la plupart des patrons se comportent bien. Mais ne brillant guère par leurs compétences techniques et administratives, ils se montrent souvent inconséquents. Il n’y a pas toujours de quoi régler les salaires (de l’ordre de 1 500 francs par mois) ! De leur côté, les brebis galeuses… Une main-d’œuvre captive, dépourvue des papiers qu’on lui a confisqués… Pourquoi faudrait-il la payer ?"Des Bonis (traditionnellement non liés à l’orpaillage), dont un certain nombre de fonctionnaires qui travaillent dans les services départementaux « mais ne sont pas très occupés ! », s’enfoncent dans les bois. Une multitude de « petits » achètent des pompes (à crédit) et tentent leur chance. Tous seront patrons. On fait venir (clandestinement) des Brésiliens. Ceux-là, la faim accrochée au ventre, n’ont peur ni des moustiques, ni des fièvres, ni de l’inhumain labeur dans le mercure et la boue. « Et pour qu’ils se tiennent à carreau, on leur confisque leurs papiers à l’arrivée ! » ...Les avions de la Surinam Airways qui relient le nord du Brésil (Macapa, Belem) à Paramaribo ne désemplissent pas. Une ligne intérieure décharge ses cargaisons humaines sur le Maroni (côté Surinam), à Lawatabiki. Un coup de pirogue, il s’agit d’une frontière symbolique, la France est déjà là. La forêt bruisse, on le devine. Quatre boites de nuit surgissent à Maripasoula, on les voit. Et, « sans tenir compte des variations saisonnières », trente-cinq prostituées. Le bourg compte 1 500 habitants."

 
 En Février 1996 :
            Rixes, bagarres, coups de couteau et coups de feu. Des Brésiliens s’enfuient au cœur de la sylve.
. D’autres débarquent à Maripasoula, et dans quel état ! Celui-ci, brûlé, torturé de manière particulièrement inhumains en février 1996. celui-là, le poumon crevé et du plomb dans le cou. Cet autre, le crâne fendu de part en part, des dizaines d’asticots grouillant dans la plaie. Les autres… « Il y a beaucoup de morts, régulièrement. Des Brésiliens, des Guyanais, des Surinamiens. On les flingue, on les jette dans une crique, on attache des pierres pour qu’ils coulent. Les piranhas sont bien engraissés. » ]
 En 1997 :
                Les orpailleurs obtiennent dix autorisations de prospection minière (APM) du côté de Dorlin (sur le Petit Inini). Sur les dix sites prévus, un est attribué à M. Jean
Bena : ses Jungle commandos maintiendront l’ordre dans la zone. Fort de cet aval, « Bena y va au bluff, prend tout ce qu’il veut.» Il empiète, y compris dans la crique d’Artagnan, sur les installations de la puissante Guyanor, qui n’en peut mais. « Nos plaintes ont été dirigées vers l’administration, confirme le président de la firme, M. Carlos Bortani, aucune suite ne leur a été donnée. » Il ne s’agit pas ici de prendre parti pour une multinationale contre un entrepreneur local, mais de comprendre comment s’installe une zone de non-droit, comment se fabriquent les potentats locaux.
            A l’évidence, l’or jaune séduit davantage le préfet de l’époque. M. Dominique Vian, que l’or vert. Il fait de M. Bena l’un de ses contacts privilégiés. C’est donc à ce dernier qu’on demande de « faire le ménage » lorsqu’on découvre la présence de Brésiliens clandestins à Maraudeur (sur le Grand Inini). « Ses hommes arrivent en pirogues – pas comme les gendarmes, dans un hélicoptère qu’on entend de très loin -,avec leurs armes de guerre. C’est super-efficace. Et ça ne coûte rien à l’Etat. » » Sauf que, en l’occasion, un jungle commando ramasse un coup de couteau. Sur injonction de M. Bena , l’armée dépêche un hélicoptère et un médecin du SAMU. « Pendant tout le temps où on était là-bas, cela m’a glacé le sang, il y avait un type qui hurlait à la mort dans les bois à côté », témoignera celui-ci. Dans les jours qui suivent , deux ou trois Brésiliens trouvent la mort. D’autres sont torturés. Aucune plainte ne sera déposée.
            S’il n’était tenu au devoir de réserve, un gendarme vous dirait : « Est-ce que porter une tenue camouflée fait de vous le membre d’une milice armée ? D’ailleurs, s’il avait des milices, il n’y aurait pas autant de braquages dans la forêt ! » Pourtant, à Maripasoula, des témoignages irréfutables : « 
Un jour, j’ai vu une pirogue arriver. J’ai d’abord cru que c’était la Légion étrangère, à cause de l’équipement et de l’armement. Non, c’étaient les hommes de Jean Bena. » D’autres suivent la même voie, fût-ce moins puissamment équipés. Une mafia se met en place. Les nouveaux caïds du fleuve."



En Mai 1998:
            "Batailles rangées, expéditions punitives, comme en mai 1998, lorsqu’une flambée de violence ravage Maripasoula (après l’attaque d’un Boni(noir marons =Aluku), vraisemblablement par un Brésilien). Pourchassés, hommes femmes et enfants brésiliens se réfugient dans la forêt, se cachent dans les marais. Le préfet les fait ramasser par la gendarmerie puis expulser. Il ferme les bars et les tripots, ainsi que les maisons de passe. Depuis, la bourgade a retrouvé une apparence de normalité (malgré la présence d’un fort contingent de prostituées dominicaines). Dans la forêt… « Des jeunes me racontent. Si c’est côté français, on reste discret, mais quand ça se passe côté surinamien, les langues se délient… » Au dispensaire de Maripasoula, le docteur congolais Isidore Lusumbvuku confirme sans confirmer : « De temps en temps, je vois arriver des blessés par arme blanche. » Un temps de silence : « On ne voit que ceux qui ont la chance d’être seulement blessés. »

Fin 1998: Le parc national de guyane et les hommes politiques guyanais:
            C’est compter sans la politique, au sens le plus étriqué du mot. Fin 1998, les élections provoquent une recomposition de la majorité au conseil régional. Le président Antoine Karam (Parti socialiste guyanais – PSG) doit désormais y composer avec trois élus du Mouvement pour la décolonisation et l’émancipation sociale (MDES – indépendantiste -Mouvement de décolonisation et d'émancipation sociale). »Nous sommes contre le parc, nous confiera, en décembre 2000. M. Maurice Pindard, secrétaire général du MDES.
            Nous voulons contrôler cette zone. Nous ne voulons pas que ce soit un parc national, qu’il dépende de Paris, alors que nous avons une forte volonté de nous approprier notre espace, nos richesses. » Même son de cloche chez M. Christian Ravin, secrétaire général de- l’Union des travailleurs
guyanais (UTG – indépendantiste) : « Nous sommes conscients d’un certain nombre de nécessités – protection de la nature, respect des traditions et des modes de vie -, mais on ne peut pas non plus se priver de ressources qui demandent à être exploitées, même si l’exploitation demande de prendre des précautions. »

             Alors qu’il a sommé l’Etat, en 1996, de créer le parc rapidement, le président du conseil régional, M. Karam, s’y oppose à présent : « »Il n’est pas question d’entraver le développement économique au profit de quelques intégristes de l’écologie  » Ironie de l’histoire, au sein de cette classe politique créole qui stipendie Paris (souvent à juste titre) pour son jacobinisme, on interprète ce projet comme une mainmise de l’Etat, mais aussi comme une certaine autonomisation du sud du département et de ses populations.
            On n’a jamais accepté ici le décret de 1970 établissant une zone à l’accès réglementé, au sud d’une ligne Camopi-Maripasoula, pour protéger le mode de vie des populations amérindiennes.
S’ajoute, derrière les prises de position, voire les retournements de veste spectaculaires de certains hommes politiques, le poids grandissant du lobby de l’or.

            Car trois des maires des cinq communes concernées (Régina, Camopi, Papaïchton) se sont prononcés officiellement en faveur du parc. Celui de Saül s’est déclaré pour, mais n’a pas encore procédé à la délibération nécessaire pour officialiser
. Soumis aux pressions des orpailleurs (il l’admet) et même à des menaces de mort (il n’en parle pas), le maire de Maripasoula, M. Robert Bala, se dit « ni pour ni contre » et demande prudemment un supplément d’information. Le Gran Man Amaypoti, chef coutumier de l’ethnie amérindienne des Wayanas, se déclare favorable au projet. A Cayenne, on s’insurge : « Il a reçu des cadeaux ! » Il est vrai que la mission parc a commencé à réaliser des opérations de développement – installation de l’eau potable, par exemple. M. Bassargette, passablement désabusé : « installer des robinets d’eau potable dans des villages qui en étaient démunis, ce n’est pas acheter la population, c’est répondre à un besoin. »

            
Et puis, ajoute (entre autres)
M. Pindard, du MDES, le Gran Man boni de Maripasoula est contre le parc. » Et pour cause : le Gran Man en question, M. Joachim Adosini, est lui-même orpailleur ! L’autre Gran Man boni de Papaïchton, Doudou Paul, a d’abord soutenu le parc, l’a écrit, puis a envoyé un courrier pour se rétracter. « Ce n’est pas lui qui l’a rédigé, ce sont des gens du conseil régional qui sont montés lui mettre le papier dans la main en lui disant : signez là », s’esclaffe un habitant qui a suivi de près l’opération. Un grand mythe a repris force : l’or de la Guyane. Une vision politique à très courte vue : l’or aux Guyanais. Et, derrière des intérêts bien dissimulés, une dangereuse utopie."

Fin 1999
:
            
Le préfet Henry Masse donne trois mois aux orpailleurs pour prospecter un nouvel endroit, trois mois pour le légaliser et trois mois pour déménager. Malchance peut-être Popo Machine, l’un de ces orpailleurs, fait faillite et, menacé par ses ouvriers non payés, revend son site à… M. Jean Bena. Celui-ci l’a dit publiquement : « Maintenant qu’on a mangé du pain beurré, il sera difficile de nous faire revenir au pain sec. » Coup de force : il entend monter des pelleteuses en pays indien. Les Wayanas s’y opposent. Horions sur le fleuve, séquestration et intimidation du « capitaine » Yalali (autorité coutumière de Cayodé), menaces sur les élèves indiens du collège de Maripasoula."

Février 2000:
           
  Les orpailleurs demandent l’autorisation d’accès au secteur de la rivière Waki. Des élus de Cayennesoutiennent leurs « frères » de Maripasoula. le 15, M. Alain Tien-Long, vice-président du conseil général, déclare que « l’or, c’est le développement durable ». Au cours d’une réunion houleuse tenue le 17 à Maripasoula, et durant laquelle le traducteur officiel du Gran Man des indiens est menacé, le préfet, sentant la pression monter, « lâche quelque chose » (d’après un participant). Il autorise M. Bena à déposer son matériel sur la Waki, mais « sans exploiter » le chantier". « Ce qui fait rire tout le monde », note le même participant.

            Depuis, la Waki et le Tampok bouillonnent. Des pirogues passent de nuit sans autorisation. Les menaces pleuvent sur certains Amérindien
s
. A Twenké, désespérés, se sentant lâchés par l’Etat, ceux-ci parlent de guerre. Les indiens n’ont-ils pas appris, après la publication d’un récent rapport , que, dans leurs quatre villages les plus importants (Cayodé, Twenké, Talwen, Antecum Pata), leur imprégnation mercurielle atteint des niveaux très supérieurs aux seuils fixés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) . Et que certains des poissons dont ils se nourrissent (aïmara, kulamata, huluwi, paraïe), fortement contaminés, les affectent à leur tour. Entraînant des manifestations cliniques déjà décelables, principalement chez les enfants : troubles de la vue, des réflexes, du comportement…"

            Depuis, plusieurs grands patrons de l'orpaillage exploitent bel et bien sur cette zone protégée
.
Jean Bena, lui, a négocié avec le capitaine amérindien de Cayodé, Yalali, un droit de passage sur ses terres : "Il me donne un peu d'or, 200 grammes, et de l'essence pour nos pirogues
", résume le chef coutumier, lequel, s'étant attiré les foudres du reste de la communauté, a été destitué. Les associations amérindiennes et écologiques de Guyane soupçonnent en effet l'orpaillage d'avoir pollué le fleuve au mercure.

Le 10 Janvier 2001
          

            « Dans les bois, c’est la loi du flingue. Quelques-uns sont tentés d’appliquer la même loi sur Maripasoula. » Dans le bourg, les Brésiliens se terrent, des enseignants quittent la commune. De « braquages » en mort violente (une indienne, victime d’une balle perdue destinée à un Brésilien), la tension monte.

Elle s’exaspérera dans la nuit du 11 au 12  janvier lorsque, M. Jean Bena 
, ayant été blessé d’un coup de poignard au cours d’une rixe, plusieurs centaines de ses partisans assiégeront la gendarmerie, réclamant un hélicoptère pour l’évacuer sur l’hôpital de Cayenne. L'émeute couve. "La famille de l'orpailleur fait parvenir un fax à la résidence préfet et exige  l'envoi d'un hélicoptère Puma de l'armée pour évacuer le blessé sur le centre hospitalier de Cayenne, sous peine de représailles. "Un fax d'injonction dont je n'ai pas tenu compte. J'avais besoin d'une validation médicale qui m'a révélé un risque de décès dans la nuit. J'ai donc autorisé l'évacuation mais je n'ai pas agi sous la pression" .explique le préfet. Pendant les "négociations", deux gendarmes ont pourtant été séquestrés au dispensaire...              
            
Jean Bena est aujourd'hui sur pied.
Cet avatar marque pourtant un premier coup d'arrêt dans son ascension. Dans la communauté aluku, la croyance dans les mauvais sorts et les obias (protections) est toujours vivace : un poignard a atteint Jean Bena, et l'on soupçonne le sortilège. Henri Masse (le préfet) confirme les inquiétudes de l'orpailleur : "Jean Bena, c'est un peu le Bernard Tapie du fleuve, un personnage charismatique. Aujourd'hui, on l'assimile à Al Capone, et là, il s'inquiète. Il m'a demandé plusieurs rendez-vous. Il veut se lancer dans la construction."En attendant, l'orpailleur s'est réinstallé à Dorlin. Il extrait de l'or primaire sur un des permis de recherche de la société minière Yaou-Dorlin, qui a saisi les autorités (cette société tolère la présence d'orpailleurs sur ses permis quand ces derniers s'en tiennent à la recherche d'or alluvionnaire). Invité par Le Monde à s'exprimer, l'orpailleur guyanais n'a pas donné suite à nos demandes.
            Le gouvernement français joue désormais la carte du nombre. Depuis la mi-janvier, un demi-escadron est en permanence à Maripasoula, sur le modèle mis en place dans les banlieues sensibles de l'Hexagone. Objectif : la dissuasion. Mais les responsables politiques guyanais, qui résident tous sur le littoral, rechignent à dénoncer les exactions liées à l'orpaillage. La députée Christiane Taubira-Delanon, dans un rapport parlementaire sur ce thème réalisé à la demande du premier ministre (Le Monde du 15 décembre 2000), évoque le problème, mais en se basant uniquement sur les informations de la gendarmerie. Les indépendantistes du Mouvement de décolonisation et d'émancipation sociale, eux, ont choisi de soutenir les orpailleurs du crû au nom de "l'or aux Guyanais".

            Longtemps, les violences et les exactions sont demeurées des sujets tabous. "Il y a une petite minorité qui agit, qui exécute, qui veut l'Etat de non-droit, à l'inverse d'une majorité silencieuse qui a peur", explique le maire de Maripasoula, Tobbie Balla. Des renforts de gendarmerie ont été affectés pour veiller aux sites de Yahou et surtout Dorlin, là où la plupart des chantiers - une vingtaine - demeurent illégaux. Pour combien de temps ? Déjà, la direction générale de la gendarmerie a réclamé le retour des escadrons de Maripasoula dans l'Hexagone...

            Pour le préfet Henri Masse, la réélection sans bavure de Tobbie Balla aux dernières municipales est "un geste démocratique fort". Elle constitue aussi un camouflet pour Antoine Abienso ( ancien maire de Maripasoula impliqué danses "affaires":G Tonkeul ), qui tentait un retour, soutenu par les plus riches orpailleurs. D'autant que Tobbie Balla a accueilli parmi ses colistières Carmen, Brésilienne d'origine, installée à Maripasoula. Désormais conseillère municipale, cette restauratrice exploite un petit placer. Elle a cependant été victime de menaces ces dernières semaines.
            Combien de morts la forêt cache-t-elle ? Longtemps muettes, les autorités brésiliennes commencent à se préoccuper du sort de leurs ressortissants."
            "Psychose d’une possible « guerre ethnique ». « Il ne s’agit pas de conflits ethniques, s’insurge la députée Taubira-Delanon. Il faut savoir nommer les choses pour les combattre. Il s’agit de conflits d’usage de territoires. » Le clivage, effectivement, ne sépare pas Bonis et Amérindiens, mais orpailleurs et non-orpailleurs. Les premiers à se plaindre des conséquences désastreuses de cette activité sauvage ont été les Bonis de Papaïchton. « Pourtant, s’inquiète à Maripasoula le docteur Lusumbvuku, il faut faire attention. En période de crise, je vois parfois resurgir des réflexes identitaires archaïques… »
            Soutenus par les uns, tolérés par les autres, instrumentalisés par beaucoup, les orpailleurs sont devenus un enjeu politique majeur. C’est ce qui explique le manque de courage, politique précisément, de tout le monde. A plus forte raison dans une année d’échéances électorales. Mais, sur le fleuve, et autour d’un or couleur de sang, on joue avec le feu."



                            4- Articles parus dans le Journal  Le Monde -
                         Laurent Marot et Frédéric Farine  Fuillet 2001
IlLa


"Un beau jour de 1992,
                Chichimi, un Aluku de Maripasoula, revient de Dorlin, à cinq heures de pirogue en amont de la commune. Il est bard d'un kilo et demi d'or. La nouvelle fait grand bruit et donne même lieu à une mémorable bagarre entre familles. Une certitude : le sous-sol de Dorlin regorge encore de métal précieux. Des habitants se ruent vers cet Eldorado. A l'époque, Maripasoula ne compte que 1 500 âmes. L'eau courante ne coule aux robinets que deux heures par jour. Le seul dispensaire fonctionne sans eau. La télévision et la radio publiques n'ont pas encore atteint ce territoire français du bout du monde, accessible uniquement par avion ou en pirogue. Le haut Maroni ne dispose que d'un seul collège, ouvert en 1988, lequel accueille des élèves vivant dans un rayon de... 200 kilomètres !
A Maripasoula, le français est une langue secondaire, bien moins pratiquée que l'aluku, le créole, les langues amérindiennes et même brésilienne. Le pouvoir des anciens, des chefs coutumiers, "grand man", "capitaine", reste prépondérant. Les rites protègent les lieux sacrés. L'or va tout bousculer. "De la tradition au capitalisme sauvage, la passerelle est longue, mais certains l'ont allègrement franchie", note un enseignant en poste depuis plusieurs années. Certains orpailleurs alukus se retrouvent propulsés patrons de placers (gisements de métal précieux) sans aucune formation à la gestion, et s'enrichissent de façon fulgurante. L'or est, de loin, le meilleur exemple de réussite locale.
Les Brésiliens, eux aussi, arrivent en masse. Sans visa, ils transitent par le Surinam. A l'époque, cette main-d'œuvre clandestine est la bienvenue : les voisins du Sud sont aguerris à la recherche de l'or alluvionnaire, un travail terriblement éprouvant. Ils ont les pieds dans la boue douze heures par jour, le paludisme les guette, les machines tournent jour et nuit. Les patrons de l'orpaillage profitent de ces travailleurs sans statut, qui n'existent pas aux yeux des autorités. Les salaires sont versés au compte-gouttes. Sur certains gisements, assure un ancien chef de chantier, "les ouvriers ne sont pas payés du tout parfois pendant un an. (...) Certains sont repartis dans leur pays sans un sou. Par vengeance, ils retraversent la forêt organisés en commando pour braquer des sites d'orpaillage." 

- Février 1996 :
             "Franck Rémy, médecin au dispensaire de 1994 à 1996, est, lui, parti écœuré : "En février 1996, une expédition punitive a été montée par des patrons orpailleurs. Un Brésilien a été emmené puis torturé sur la rive d'en face. Puis il m'a été déposé devant le dispensaire... comme une merde. Il avait été battu à coups de bâton et souffrait de fractures multiples. J'avais compté plus de 150 coups de fouet (...). On lui avait aussi appliqué sur le thorax une lame de sabre brûlée au feu." Un médecin du SAMU de Cayenne appelé pour intervenir sur les sites se souvient, le sang glacé, de cris terrifiants venus de l'intérieur de la forêt : "On m'avait assuré qu'il s'agissait d'une bête abattue. Une demi-heure plus tard, j'étais rappelé au même endroit. Un homme avait été égorgé", narre-t-il.
            Les récits de ce genre ne manquent p
as. Un ancien gendarme cite le cas d'un Brésilien conduit à la brigade le corps brûlé au fer à souder. Il évoque aussi l'histoire d'un Surinamien, battu et abandonné pieds et poings liés deux jours dans le fleuve. Un mois plus tard, il décédait à l'hôpital de Cayenne. Les victimes sont parfois amenées à la brigade de Maripasoula par des individus en uniforme se présentant comme des "autorités militaires surinamiennes. Pourtant, le consul du Surinam à Cayenne est formel : sur la zone surinamienne du haut Maroni, il n'y a ni centres médicaux ni... autorités militaires !"

"A la fin de 1996,
             Adriano Colares Pedrosa, un orpailleur brésilien en règle, confie la protection et la gérance de son site, crique Maraudeur, à un jeune orpailleur aluku, connu pour sa compétence et son caractère bien trempé : Jean Bena. Très vite, la centaine de personnes qui travaillent sur le site se frottent à ses méthodes et à ses "agents de sécurité", cinq ou six hommes armés, vêtus d'uniformes militaires surinamiens. Informé de problèmes sur place, un gendarme de la brigade de Maripasoula se rend seul à Maraudeur : "J'y trouve Jean Bena avec un fusil automatique à la main, à quelques mètres d'une forme humaine, abandonnée dans la boue, rouée de coups des pieds à la tête. "C'est un rôdeur"  dit Jean Bena
" 

 En mars 1997          
             Jean Bena et ses hommes regroupent manu militari une centaine de Brésiliens clandestins sur le terrain de football de Maraudeur afin de les expulser. L'un deux s'insurge et poignarde un employé de l'orpailleur. Deux Brésiliens, qui assurent avoir été torturés en représailles, témoigneront de leur lit d'hôpital sur une radio privée de Cayenne. Jean Bena, lui, est furieux. Il se rend à la gendarmerie et demande l'évacuation de tous les clandestins d'origine brésilienne. Une opération d'expulsion massive est organisée sous la houlette du préfet , avec l'aide du consul du Brésil à Cayenne. La chaîne brésilienne TV Globo est dépêchée sur place pour filmer l'évacuation, présentée comme une opération humanitaire.
            Le représentant de l'Etat en Guyane, Dominique Vian, nommé début 1997, juste après les émeutes de Cayenne, trouve avantage au charisme musclé de Jean Bena : l'orpailleur règne sur plusieurs sites avec des hommes équipés d'armes de guerre, alors que, de leur côté, les gendarmes de Maripasoula - moins de quinze à l'époque - sont peu efficaces en forêt contre les clandestins, vite alertés par le bruit de leur pirogue à moteur, voire celui de l'hélicoptère. L'ancien gendarme Michel Simon affirme que le préfet aurait fait de Jean Bena son "interlocuteur privilégié" sur le fleuve. "C'est pour ça que tout a dégénéré. Pour le préfet, Jean Bena était l'homme du terrain, il lui a même dit qu'il lui laissait l'initiative de faire le gendarme", confirme Jocelyn Agelas, second adjoint au maire et petit orpailleur. Interrogé par Le Monde, Dominique Vian, aujourd'hui préfet de l'Ardèche, dément formellement avoir fait de Bena le "garde-champêtre" du haut Maroni. Il affirme également "n'avoir jamais été au courant de tortures sur le fleuve. Si je l'avais su, je n'aurais jamais couvert de tels actes."
            En tout cas
, l'ordre républicain a de plus en plus de mal à s'imposer à Maripasoula. Le 7 avril 1997, un orpailleur, Antoine Abienso, ancien maire de la commune plusieurs fois mis en examen pour sa gestion de la municipalité, est placé sous mandat de dépôt à la brigade. Une centaine d'habitants se massent devant la gendarmerie. Le ton monte, les pierres volent, un gendarme est touché en pleine tête. Abienso est rapidement libéré sous les vivats des assaillants. A la fin de la même année, le juge Marcellin se rend dans la commune accompagné de renforts de gendarmerie. Il est chargé de mettre en examen cinq personnes, dont deux anciens conseillers municipaux et un haut fonctionnaire du conseil général, soupçonnés d'avoir participé à l'attaque de la gendarmerie. Trois mini-auditions sont organisées mais l'affaire accouche d'un non-lieu l'année suivante.
            En guise de pardon, le Grand Man Joachim (chef coutumier aluku de Maripasoula) offre à la brigade... deux pirogues ! "Une gendarmerie contre deux pirogues ! L'Etat fait ses erreurs et cela donne la grosse tête aux malfaiteurs !", fulmine Jocelyn Agelas. Le jour de cette réconciliation, Dominique Vian joint Jean Bena sur un de ses sites, par radio. L'échange est amical, le préfet tutoie l'orpailleur. Il est, selon de nombreux témoignages, invité à plusieurs reprises à Métal, sur la rive surinamienne, où Jean Bena possède une immense propriété.
             S'estimant en quelque sorte adoubé, l'orpailleur aluku se met en tête d'exploiter la concession d'Artagnan de Guyanor, partenaire d'une société canadienne titulaire de permis de recherche sur les sites de Yaou et Dorlin. Après quelques échanges vigoureux, la société s'incline et le laisse exploiter. Cela durera trois ans. "Je n'ai jamais entretenu de relations particulières avec Bena, affirme aujourd'hui l'ancien préfet de Guyane. Mais il est clair que j'avais une affection particulière pour les Alukus, plus en tout cas que pour les gens de Guyanor." Emmanuel Verdier, ancien responsable de la mission Parc du sud en Guyane, s'en souvient, lui aussi : "L'orpaillage était peu ou pas contrôlé. (...) M. Vian avait des relations on ne peut plus ambiguës avec certains patrons de Maripasoula. En tout cas, le préfet de Guyane a eu une latitude de faits et gestes qui serait intolérable en France", dit-il."
Fin 1997:
  •                      "De dérive en dérive, un ordre para-républicain s'est installé dans la zone du haut Maroni. Un exemple entre mille : les mésaventures de Michel Jégu, chercheur à l'Institut de recherche et de développement, en mission dans la région à la fin de 1997. "A la confluence d'Inini voie d'accès aux gisements aurifères de Dorlin, nous avions pris des photos de pirogues. Des orpailleurs sont arrivés pour saisir nos appareils. Ils portaient des vêtements paramilitaires et un béret rouge. Ils avaient des armes avec des chargeurs en dessous, raconte-t-il, je suis allé voir l'adjudant de gendarmerie de l'époque qui m'a dit qu'il les connaissait, que c'était des gens sympathiques chargés de réguler le trafic." Michel Simon, ancien assistant de police judiciaire aujourd'hui en retraite, raconte d'une autre façon les échanges avec ses présumés "collègues": "Les hommes de Monsieur B. arrivaient en plein bourg vêtus de costumes paramilitaires, parfois avec des kalachnikovs. Nous sommes intervenus pour leur demander de laisser leurs armes dans les pirogues. Ils nous ont rétorqué : "Nous, les jungle commandos, on peut faire sauter la brigade.


  • 1998
                "Nous sommes à 8 000 kilomètres de l'Hexagone, en Guyane, un département de la République. Pourtant on y passe à tabac, on y torture, on y tue. Régulièrement, depuis dix ans. Comme aux plus belles heures du Far West américain. Car Maripasoula n'est pas une commune comme les autres, elle est au cœur de la plus riche zone aurifère du pays. Et, à son tour, victime de la fièvre de l'or. Les cibles sont toujours les mêmes : des étrangers en situation irrégulière, brésiliens, surinamiens voire guyaniens, qui viennent chercher fortune en vendant leur travail aux chercheurs d'or locaux. Les prétextes, toujours semblables : braquages ou vols sur les sites d'orpaillage. Les forfaits, prémédités à Maripasoula, sont en général commis sur l'autre rive, au Surinam, une zone inhabitée, ce qui explique en partie l'absence d'enquête et l'impunité dont jouissent jusqu'ici les coupables.  
                A Maripasoula, les citoyens français majoritaires sont les Alukus, descendants directs des Noirs marrons - ces esclaves africains qui se sont libérés en fuyant l'ex-Guyane néerlandaise au XVIIIe siècle. Dans le reste de la Guyane et au Surinam, on les nomme aussi "Bushinengues". Parmi eux figurent les grands patrons de l'orpaillage. Les vrais responsables, qui, sous le prétexte d'assurer la sécurité sur les sites d'exploitation et d'en chasser les clandestins, ont recruté et équipé des quasi-milices, lesquelles font régner la terreur dans la région.
                Que fait l'Etat ? De son mieux, c'est-à-dire, jusqu'à une date récente, pas grand-chose. Faute de moyens adaptés, faute peut-être d'avoir pris la mesure du problème, ses représentants, traumatisés par le syndrome calédonien, sont restés largement impuissants face aux orpailleurs locaux. "Ces gens sont chez eux. On ne veut pas de nouvel Ouvéa en Guyane", lâchait en juin 1998 le sous-préfet de Saint-Laurent-du-Maroni. Peu de temps auparavant, un patron orpailleur avait déclaré, lors d'une réunion à la mairie : "Les impôts me réclament 400 000 francs. Si l'Etat me pousse, je vais devenir méchant. Si 2 000 gendarmes arrivent, ce sera la guerre, alors, discutons..."

    Mercredi 10 Juin 1998
                "La consécration arrive pour Jean Bena en juin 1998, lorsque le Ministre d'Outre-mer, Jean-Jack Queyranne, accompagné du préfet Dominique Vian, rend une visite privée à l'orpailleur. "Ce jour-là nous étions les doublures des hommes de M. Bena, ironise Michel Simon, témoin de la scène. " [nb:  le 10 juin  est le  Jour de l'inauguration  par JJ Queyranne d'une parabolle satellitaire  à Maripasoula, permettant de recevoir  la radio et surtout la TV pour retransmettre la coupe du monde de football. Pendant le discours du ministre un grand bruit est venu d'une case éloignée (habitée par des Brésiliens  ) équipée d'une télévision ( les Brésiliens avaient d'énormes paraboles et  captaient depuis longtemps les programmes brésiliens) . Le Brésil (contre  l'Ecosse  battue 2/1) venait de marquer en ouverture de la coupe du monde le premier but de cette coupe. J'étais - note : G.Tonkeul].
                 "Tout allait bien. Pas pour longtemps. Le 22 juin, un jeune Aluku, Michel Assansson, qui revient d'un placer chargé d'or, est victime d'une embuscade et mortellement blessé par balles. Le sous-préfet, Jean-François Cousin, se rend au dispensaire, au chevet de la dépouille. Il est pris à partie par la foule. Jean Bena arrive et parvient à rétablir le calme. Pour lui, les coupables sont forcément des Brésiliens. Il ordonne une nouvelle chasse à l'homme. Le sous-préfet lui-même ajoute, devant le parterre présent : "Vous ne voulez plus de Brésiliens à Maripasoula, nous allons vous en débarrasser."Quelques jours plus tard, une centaine de Brésiliens - dont certains en situation régulière - sont évacués sur Cayenne. Interrogé à Maripasoula, le préfet Vian est catégorique : "La réputation de Far West qu'on accole à cette commune est un fantasme."

    Le 21 juin 1998,
                 signature par les chefs amérindiens des accords de Twenké manifestant l'attente que l'Etat français reconnaisse :

    - les droits des peuples autochtones et des minorités,

    - les droits territoriaux, culturels et fonciers de ces populations, et que ce même état révoque toutes les concessions minières, procède à la restauration des sites et qu'il organise la participation des autorités coutumières à la création d'un parc.  

    dès 1999,

                Le successeur de Dominique Vian en Guyane doit faire face à une nouvelle crise : des orpailleurs ont investi la rivière Waki, une zone à accès réglementé. Là-bas, à deux heures de pirogue du bourg, vivent des communautés amérindiennes au mode de vie presque inchangé : chasse, pêche et RMI. Certains orpailleurs font valoir une autorisation provisoire d'exploitation signée en 1998 par la direction des services fiscaux." 

    "En novembre 2000, 

                  Cinq hommes torturés ont été reçus au dispensaire (...). Ils avaient des brûlures de cigarette sur le corps, de l'essence étalée sur les poils, puis brûlée ; de gros hématomes et des fractures. (...) Les victimes ont toujours des marques d'attaches aux poignets et aux chevilles. Un jour, une victime a reçu un coup de fusil tiré à bout portant dans la cuisse. Le but n'était pas de tuer mais de faire mal." Directeur des services techniques à la mairie et orpailleur lui-même, Joseph, dit "Popo" Machine, reconnaît les mauvais traitements "parfois" infligés autours des sites. "Il y a eu quelques incidents suite à des attaques de mines perpétrées le plus souvent par des Brésiliens. Vous parlez de gens maltraités ou battus ? Ça arrive quand on les suspecte d'être mêlés à certains vols. Ce n'est pas difficile de faire parler quelqu'un qui, parfois, est coupable", admet-il." 

    "En décembre 2000
     Un rapport a été transmis au Quai d'Orsay par l'ambassadeur du Brésil à Paris. Le 8 juin, à Brasilia, un député, Gastao Vieira, a interpellé le Congrès national (réunissant Sénat et Chambre des députés) au sujet des exactions commises contre ses compatriotes à Maripasoula. Il a comparé les conditions de travail imposées aux garimpeiros de Maripasoula à la "pratique de l'esclavage dans certains Etats brésiliens". L'affaire a été confiée à la Commission nationale des droits de l'homme de la Chambre des députés. Sur place, le consulat du Brésil à Cayenne recueille des témoignages. Il a ainsi appris que cinq Brésiliens auraient été exécutés à Dorlin en novembre 2000. Selon certaines victimes, des "tribunaux" en pleine forêt procéderaient à des "jugements" avant de passer à des actes de torture. "J'ai travaillé à Maripasoula pour un riche orpailleur local. En novembre 2000, quand j'ai demandé à être rétribué, j'ai été malmené, puis amené à la gendarmerie, où l'on a dénoncé ma clandestinité", a témoigné un chercheur d'or originaire de Santa Catarina, dans le sud du Brésil. Expulsé, il est revenu en Guyane, résolu à se défendre. Un avocat de Cayenne veut porter son affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme. Un autre travailleur, battu puis torturé, a porté plainte : il a formellement identifié quatre tortionnaires. D'autres ont confirmé ses accusations. Il risque de perdre un doigt nécrosé. L'un de ses compatriotes, "Piaui", torturé à la même date, lame chauffée sur le corps, yeux brûlés à l'essence, a quitté la Guyane, complètement traumatisé.
  • Inopérant pendant dix ans, l'appareil judiciaire rattrapera-t-il certains orpailleurs ? "Je fais confiance à la justice. La loi française doit s'appliquer aussi en Guyane", déclare Carlos Alberto Ribeiro Reis, le consul du Brésil. Une autre affaire suit son cours : le meurtre de la grand-mère amérindienne en plein bourg, le 11 décembre 2000. Une procédure judiciaire a été engagée. Début avril, l'un des plus puissants patrons orpailleurs, Michel Poïté, dit "Rasta", a pris la fuite : il est suspecté de complicité dans ce meurtre. Trois autres gros bras sont recherchés pour divers motifs. Parmi eux, Soupé Poïté, dit "Tchoune", "agent de sécurité" soupçonné des pires excès et également désigné comme l'un des tortionnaires des Brésiliens en novembre 2000. Enfin, le 4 avril, Armand Moussa, habitant de Maripasoula et gérant de Michel Poïté, a été placé en détention provisoire à Cayenne pour "tortures sur ressortissants brésiliens". Un fait sans précédent.  Il y a trois ans, le jeune frère de "Rasta", justement, élève de 4e, déclarait à un professeur : "Monsieur, si l'école ne marche pas, je travaillerai dans l'or, et si on m'embête, je prendrai mon fusil et je tuerai des gens."

  • "Le 29 janvier 2001,

    Une chambre du service orthopédique de l'hôpital de Cayenne : sur le lit, sous perfusion, un homme chétif, visage meurtri, membres tuméfiés, une broche de quarante centimètres dans la jambe gauche. Abandonné quelques jours plus tôt en pleine forêt, près de Maripasoula, avec trois balles dans le corps, ce garimpeiro (chercheur d'or) brésilien était venu chercher du travail en Guyane. Après avoir quitté sa terre natale, le Maranhao, il a tenté sa chance sans succès près d'Anapaïké, au Surinam, puis a poursuivi sa route plus à l'est. Accompagné d'un compatriote de soixante et un ans, surnommé "le vieux", il a rejoint Maripasoula en pirogue. "Dans le bourg, six hommes nous ont abordés en disant : on est la police. Ils nous ont confisqué nos papiers puis nous ont conduits au Surinam." L'homme s'interrompt. Il éclate en sanglots. Ses poignets fébriles portent des traces de liens. "Quand la pirogue est arrivée sur l'autre rive, ils nous ont ligotés, frappés à la tête puis emmenés dans la forêt. Ils nous ont attachés à un arbre pour nous tirer dessus. J'ai reçu deux balles dans la jambe droite, une dans la jambe gauche. Leurs tirs ont rompu une partie de mes liens et j'ai arraché le reste avec les dents. Nous avons rampé une journée. Après une nuit, le vieux ne me répondait plus : il était mort. Pendant trois jours, j'ai bu l'eau du fleuve et mangé de l'herbe. Enfin, grâce à Dieu, un piroguier m'a récupéré."

    Ce genre de drame n'est pas rare à Maripasoula, capitale de l'orpaillage, la plus vaste "commune" de France : 3 600 habitants éparpillés dans un rayon de 150 kilomètres, coincée entre la forêt amazonienne et le Maroni, fleuve frontière du Surinam voisin. "C'est par vague, note une infirmière du dispensaire."

                                                                                         
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